Mot de François Barcelo

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Mes premiers droits d'auteur
par François Barcelo

Je me souviendrai toujours avec émotion de mon premier chèque de droits d'auteur. C'était pour douze mois de vente de mon tout premier roman, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor. Un chèque de 539 $ (presque 135 $ pour chaque Agénor !)

Est-ce que j'ai songé à le faire encadrer ? J'aurais pu, parce qu'à cette époque je gagnais souvent une somme pareille en une demi-journée de travail.

J'étais rédacteur publicitaire. Mais je m'étais mis dans la tête, quatre ans plus tôt, d'écrire autre chose : un roman, susceptible de durer plus longtemps que l'annonce lue par cent mille personnes dans le journal du matin mais oubliée une semaine (ou cinq minutes) plus tard.

Qu'est-ce que j'ai fait de ce chèque-là ? Je ne m'en souviens pas. Mais il était la confirmation on ne peut plus officielle d'un fait désormais incontestable : j'étais un auteur !

Encore aujourd'hui, vingt ans plus tard, rien ne me réjouit plus que de recevoir un paiement de droit d'auteur. J'en reçois plusieurs fois par année - c'est l'avantage d'avoir plus d'un éditeur. Et il arrive parfois qu'un de ces chèques soit plus important que celui reçu en 1982. Les chèques minuscules ne diminuent en rien mon plaisir et ma fierté. Et je parie que la plupart des écrivains réagissent comme moi, même si nous les préférerions plus gros.

C'est grâce au droit d'auteur que les créateurs créent, vivent et survivent, persistent et signent. Sans droit d'auteur, les lecteurs, spectateurs et auditeurs n'auraient pas grand-chose de neuf à lire, à voir et à entendre. Les jeunes, surtout, auraient bien du mal à trouver dans la littérature, la musique, le cinéma ou le théâtre un reflet de la réalité et de la société actuelles. Vous savez sans doute que les auteurs sont rémunérés en fonction du nombre de gens qui apprécient leur oeuvre.

Pour les livres, cette redevance est généralement de 10 % du prix de détail de chaque livre vendu.

Si vous vous appelez J. K. Rowling et que vous vendez cent millions d'exemplaires à dix dollars chacun, cela vous rapporte cent millions de dollars. Si vous êtes moi, deux mille exemplaires d'un roman à vingt dollars vous donneront quatre mille dollars.

Ce n'est pas rien. Et je ne me plains pas, puisque je suis libre d'écrire ce que je veux. Rien ne m'empêchait d'écrire Le Goût du bonheur et Harry Potter avant que Marie Laberge et J. K. Rowling le fassent à ma place. Mais j'ai préféré (et je préfère toujours) écrire mes petits bouquins à moi, quitte à me contenter de revenus plus modestes.

De toute façon, mon droit d'auteur persistera pendant toute ma vie, et même longtemps après.

Si vous êtes plombier, la douche que vous installez aujourd'hui vous est payée immédiatement, mais ne vous rapportera rien la semaine prochaine (à moins que vous l'ayez installée de travers).

Avec le droit d'auteur, c'est quasiment le contraire. On ne touche rien le jour où on travaille, mais les sous commencent à rentrer en plus ou moins grand nombre lorsque l'oeuvre est rendue publique, et jusqu'à cinquante ans après le décès de l'auteur.

Supposons que je me fasse renverser aujourd'hui par une voiture. Personne ne pourra, sans la permission de mes héritiers, publier mes livres ou en tirer des films ou des photocopies avant le 1er janvier 2053 (le droit d'auteur s'éteint le 31 décembre de la cinquantième année suivant le décès). Tout ça pour dire qu'avant de regarder de haut cet écrivain impécunieux qui traîne dans les cafés de votre quartier, songez à ceci : cinquante ans après sa mort, son oeuvre continuera de nourrir ses descendants. Pouvez-vous en dire autant ?

Pour ma part, dès que j'entendrai, tout à l'heure, la voiture du facteur s'arrêter devant chez moi (je suis moins dur d'oreille pour ce genre de bruit que pour tout autre), je courrai à ma boîte aux lettres, voir si elle ne contiendrait pas un de ces chèques toujours bienvenus, surtout en cette journée mondiale du livre et du droit d'auteur.

Si je ne trouve que les factures habituelles, je ne m'en désolerai pas. Je retournerai dans mon bureau, écrire encore quelques-unes de ces lignes que j'aime partager, mais qui n'appartiennent qu'à moi. Et ce, pour une sacrée bonne raison : j'en suis l'auteur.

Saint-Antoine-sur-Richelieu,
le 23 avril 2002

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